- M BEGUE-SHANKLAND Laurent, professeur des université à l'Université Grenoble-Alpes (rapporteur)
- M ALAVA Séraphin, professeur des université à l'Université Toulouse Jean Jaurès (rapporteur)
- M VIEILLE-GROSJEAN Henri, profésseur émérite de l'Université de Strasbourg, INSPÉ
- M BONNERY Stéphane, profésseur à l'Université de Vincennes Paris 8
- Mme GUERRAOUI Zohra, Maitresse de conférence à l'Université Toulouse Jean Jaurès
- Mme REGNAULT Elisabeth, Maitresse de conférence, HDR, Université de Strasbourg, INSPÉ (directrice de thèse)
Cette recherche s’intéresse aux trajectoires scolaires des individus radicalisés et à leur influence sur le rapport qu’ils entretiennent avec l’État. En adoptant une démarche inductive exploratoire sans hypothèses préalables induisant une théorisation issue du terrain, elle vise à examiner comment les expériences éducatives, marquées par des ruptures et des tensions, interagissent avec les perceptions des institutions et participent, dans certains cas, au processus de radicalisation. Les données recueillies à travers des entretiens semi-directifs avec des personnes radicalisées et des professionnels permettent de dégager des dynamiques complexes où s’entrelacent les dimensions éducatives, sociales et politiques.
Le contexte dans lequel cette problématique s’inscrit est marqué par la montée des phénomènes de radicalisation, qui sont devenus un enjeu central des politiques publiques et des débats sociétaux en France et au-delà. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la notion de radicalisation s’est imposée comme un prisme d’analyse dans les champs académiques, politique et médiatique. Cependant, sa définition reste floue, oscillant entre une description de processus cognitifs individuels et une approche plus structurelle, englobant les contextes socio-économiques et culturels. En France, les tensions autour des questions identitaires, accentuées par une interprétation stricte des principes de laïcité, ont contribué à renforcer l’intérêt pour les mécanismes conduisant certains individus à rejeter les valeurs républicaines. Cette recherche s’inscrit dans ce cadre en questionnant les parcours éducatifs comme un espace de construction ou, au contraire, de rupture de ces valeurs.
Le concept de radicalisation est ici abordé comme un processus progressif, souvent influencé par des interactions multiples entre des facteurs individuels, sociaux et institutionnels. Il ne se réduit pas à une adhésion soudaine à des idéologies extrêmes, mais se construit par étapes, avec des moments de bascule où le rejet des normes sociales dominantes s’affirme. La distinction entre radicalisation cognitive, liée à l’adoption d’idées extrémistes, et radicalisation comportementale, menant à des actes violents, est essentielle pour comprendre les nuances de ces trajectoires. Cette approche permet de dépasser certaines interprétations simplistes et de mieux cerner les dynamiques à l’œuvre en tenant compte des contextes éducatifs et culturels spécifiques.
Les parcours scolaires des individus radicalisés apparaissent comme un élément important dans ces dynamiques. L’analyse des entretiens révèle que ces parcours sont souvent marqués par des échecs précoces (avant 16ans), des ruptures institutionnelles et des épisodes de tensions avec les enseignants et/ou les pairs. Les dispositifs éducatifs, pouvant être percus comme dévalorisants ou contraignants, contribuent à renforcer un sentiment d’injustice et de rejet parfois préexistant. Ces ressentis, alimentés par des orientations subies ou des discriminations perçues, façonnent une perception négative de l’école, et par extension, de l’État. Les trajectoires étudiées montrent, également, que des épisodes de harcèlement ou de stigmatisation dans le cadre scolaire peuvent jouer un rôle catalyseur dans le rejet de la société et de ses institutions.
Un aspect important de notre recherche réside dans l’examen des liens entre la perception de la laïcité et le processus de radicalisation. Pour certains individus, la laïcité est interprétée non pas comme un principe d’inclusion, mais comme une contrainte ou une discrimination visant spécifiquement leurs croyances ou leur identité. Cette perception alimente un sentiment d’exclusion et de marginalisation, particulièrement dans des contextes où les tensions identitaires sont déjà exacerbées. L’école, censée être un lieu de transmission des valeurs républicaines, devient alors pour certains un espace de rupture plutôt qu’un outil d’intégration.
La méthodologie adoptée dans cette recherche repose sur une approche qualitative, exploratoire, qui privilégie une analyse en profondeur des récits recueillis. Les entretiens semi-directifs ont permis d’explorer les trajectoires individuelles, en mettant en évidence des points de convergence et des divergences significatives entre les expériences des personnes radicalisées et les perceptions des professionnels. Cette démarche a également révélé les limites des dispositifs institutionnels existants, souvent perçus comme insuffisants pour prévenir ou répondre aux ruptures éducatives.
Les résultats montrent que les trajectoires éducatives ne peuvent être dissociées des contextes sociaux et culturels dans lesquels elles s’inscrivent. Les perceptions d’injustice, qu’elles soient liées à des orientations scolaires imposées, à des discriminations réelles ou ressenties, ou encore à des tensions autour de la laïcité, jouent un rôle déterminant dans la construction d’un rejet des institutions. Cependant, ces trajectoires ne sont pas linéaires et la radicalisation ne constitue pas une issue inéluctable. Elles sont marquées par des points de rupture mais aussi par des opportunités d’intervention, notamment dans le cadre éducatif.
Cette recherche met également en lumière les limites de certaines approches institutionnelles dans la gestion des phénomènes de radicalisation. L’accent mis sur des dispositifs sécuritaires ou répressifs peut renforcer la défiance des individus concernés, en alimentant des ressentiments qui auraient pu être évités par des interventions éducatives et sociales mieux adaptées. Les professionnels interrogés insistent sur la nécessité d’une approche plus préventive et inclusive qui prenne en compte les spécificités des trajectoires individuelles.
Les recommandations, issues de cette recherche, mettent en avant plusieurs pistes d’intervention. La prévention du décrochage scolaire est une priorité qui nécessite des dispositifs d’accompagnement personnalisés et des outils permettant de détecter précocement les signes de désengagement. Des structures éducatives alternatives, telles que les classes relais ou les écoles de la deuxième chance, peuvent offrir des espaces adaptés pour les élèves les plus vulnérables. Une attention particulière doit être portée à la formation des enseignants, notamment sur la gestion des diversités culturelles et religieuses, pour prévenir les perceptions de stigmatisation et de rejet.
La promotion d’une pédagogie inclusive de la laïcité constitue également un levier essentiel pour réduire les tensions et favoriser une compréhension partagée des valeurs républicaines. Des séances permettant de renforcer les compétences psycho-sociales des élèves ainsi que des séances d’éducation aux médias et de déconstruction des discours extrémistes peuvent renforcer les compétences critiques des jeunes et leur offrir des outils pour résister aux influences radicales. Enfin, la réintégration des individus radicalisés nécessite une approche multidimensionnelle qui combine un accompagnement éducatif, psychologique et social.
La soutenance aura lieu à 13h30 INSPÉ Meinau, amphithéâtre.






